l'instant norvégien

11 Septembre 2013 - raccourci vers les champignons

On se réveille à quelques mètres du lac qui est plat comme un miroir. Il fait froid et il y a une pluie fine, on en profite quand même pour se laver rapidement avant de repartir à l’aventure. Le mot aventure a aujourd’hui pour signification “11 cases plus loin sur la carte où est dessiné un magasin” (petit rappel pour ceux qui débarquent, une case sur la carte correspond à environs 2 km à vol d’oiseau, soit un peu plus de la distance parcourue par un escalator en 1 heure 15). Un gribouilli sur mon carnet présage qu’en fait c’est pas du tout 11 cases, mais il est 9 heures du matin, on a plus grand chose de bon à manger à part du riz et du couscous, et on veut du chocolat: nos capacités intellectuelles permettant d’évaluer les distances sont biaisées.

On traverse le barrage et on suit une petite route de graviers qui prend la direction des nuages dans lesquels on ne voit pas au delà de 50 mètres. Après une brève pause riche en riz et en hamster roux adepte de la technique du “si je ne te vois pas, tu ne me vois pas”, une voiture s’arrête devant nous. La fenêtre se baisse, à l’intérieur, un Norvégien avec des lunettes de soleil rondes (il fait toujours tout gris, et nous on voit toujours à 50 mètres): il ressemble à Sérafin dans Matrix, c’est un peu la classe. Il propose de nous emmener mais on refuse poliment, genre on est pas à 10 cases prêt. Il nous répond que “it’s a long way down, are you sure?”, avant de disparaître dans les nuages. Il nous faut environs 30 secondes pour admettre qu’on est des gros débiles: on regrette de ne pas avoir embarqué.

Faltad a la bonne idée de penser à un petit paquet de bonbons issu de sa pochette surprise avec plein de petits nounours innocents tout mignons, qu’on écrase sans pitié sous nos dents affamées, à raison d’un tous les kilomètres histoire de se motiver.

On avait prévu de prendre quelques raccourcis pour gagner des cases, et on arrive au niveau du premier: de la route part un sentier qui chute dans les profondeurs de la vallée, mais on a aucune idée de ce qu’il y a derrière: les nuages sont plus denses et on voit à 10 mètres. On a recouvert nos sacs avec les couvres-pluie couleurs flashy. On ressemble à des tortues echapées de Mario qui avancent péniblement au milieu des arbustres, s’arrêtent en permanence pour essayer de deviner les formes des cairns dans la brûme, et manquent de se casser les dents tous les hectomètres. Une fois le chemin retrouvé, on abandonne définitivement l’idée des raccourcis. Les raccourcis, c’est nul. On arrive à la frontière du parc naturel: on quitte la région de Dovrefjell avec un petit sentiment de nostalgie, immédiatement noyé dans l’idée qu’on se fait de la bière et du chocolat qui nous attendent à Eikesdalen.

Quelques nounours innocents plus loin, le chemin arrive en haut d’une colline, on doit être à environs 1000m d’altitude, 1 case plus loin sur la carte l’altitude tombe à 0. Comme la plupart des routes de montagnes, ça descend en lacets et en distance effective, c’est beaucoup plus d’une case. On avait pas fait ce calcul le matin en partant, et on doit accélérer si on veut arriver suffisament tôt à Eikesdalen (chocolat, bière). Le chemin coupe la montagne par un tunnel de quelques centaines de mètres et on se retrouve dans le noir. On cherche désespérément une source de lumières dans nos sacs, et Faltad trouve sa lampe qu’il faut tourner à fond pour voir à 50 centimètres. Ça fait un gros bordel qui résonne dans le tunnel, on voit toujours pas plus loin et on change d’approche après avoir fait quelques mètres: on prend une vraie lampe.

Une bonne heure plus tard on est en bas, la densité de nounours innocents au kilomètre carré dans les environs a du se voir divisé par trois. On a mal partout, mais il n’y a plus de nuages, il fait beau et on continue sur une route goudronnée (la première depuis le départ, c’est la classe). La route va tranquillement vers Eikesdalen, encerclée par deux montagnes desquelles s’échappent des cascades. Petit à petit la route se retrouve bordée de champs avec des moutons, je m’arrête quelques secondes pour me resituer, je regarde autours de moi avant de balancer:

Hey c’est drôle, là comme ça, j’ai vraiment pas du tout l’impression d’être en Norvège, on pourrait très bien être en France ça serait pareil.

Quelques secondes plus tard, on entend un bruit bizarre qui vient de loin en face. Roll roll roll roll… Hein? Roll roll roll roll… Et on voit débarquer un Norvégien avec des skis à roulette et des batons qui nous croise en lançant un “Hej!”.

Bon ok, on est bien en Norvège.

On marche de plus en plus vite à l’approche du village. Plus que quelques kilomètres avant qu’on ne découvre framboises sur le bord de la route, qu’on aurait bien voulu déguster tranquillement s’il n’était pas 16h30 et qu’il nous restait 5km à faire à fond pour espérer arriver avant la fermeture hypothétique du magasin. On en mange quelques unes rapidement pour préserver encore quelques oursons.

Vers 17h on arrive enfin à Eikesdalen (bière, chocolat). On est épuisés, on a fait environs 35 km depuis le matin et on découvre un village où il y a plus de tracteurs que de voitures: on s’imagine tomber sur une usine à la Aaltra, malheureusement on n’en verra pas. Maison, tracteur, maison, jardin, cabane, arbre, maison, maison, maison, église, tracteur, camping vide (le premier), maison, lac, le chien qui gueule, la rivière, camping vide (le deuxième), la rivière, le chien qui gueule toujours, lac, maison, camping toujours vide (le premier), tracteur. Hein? On refait à pied 2/3 fois ce parcours sans croiser personne. Le village est désert, le magasin sur la carte qui n’existe pas doit probablement être une blague de cartographe très prisée dans le milieu, on a mangé tous les oursons innocents, on est à 5 km des framboises, on a encore plus mal partout, on a salivé pendant des heures sur du chocolat imaginaire, en se désaltérant avec de la bière fraîche, au lieu de ça on va avoir du couscous avec de la moutarde et de l’eau désinfectée avec des capsules de chlore et on aura toujours mal partout et on aura pas d’oursons à écraser sous les dents et encore moins de chocolat et �h�^T7ƫvZ(w֫Q�J�T”�w�$��C�h���)��No*�� Segmentation fault

Quelques heures plus tard, après être passé par les 5 étapes de Kübler-Ross (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation), on machouille du couscous au bord du lac en se disant que c’est quand même l’endroit le plus classe du monde. On pose la tente dans une forêt derrière un talus, à quelques mètres du second camping, genre on va tenter de faire baisser le PIB de la Norvège en refusant délibérement de ne pas payer le camping car on est aigris.

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