l'instant norvégien

12 Septembre 2013 - ja ja ja

Apparement mentalement affecté par la désillusion de la veille, j’ai protesté en ne prenant que des photos ratées. Pour compenser j’ai fait des dessins à la place aux endroits où ça manquait d’illustration, désolé, vraiment.

On est à Eikesdalen et on se réveille très tard (comprendre: on a mal partout et il faut faire des efforts surhumains pour s’extirper de la tente). Après quelques minutes de lutte vient la citation du jour de Faltad: “Maintenant, je sais ce que c’est d’être vieux”.

Faltad découvre qu’il a mal à un pied et que sa chaussette est devenue trop petite, donc on ne sait pas trop ce qu’on va faire aujourd’hui. À l’idée d’errer comme deux zombies boiteux dans une ville déserte en grognant “choooocolat, chooocoolat”, je sors la carte sur laquelle il y a une cascade à quelques kilomètres. C’est un cul-de-sac mais j’espère qu’on aura le temps d’y aller. On s’échappe de la forêt pour rejoindre le chemin qui borde le camping désert et l’on croise un américain qui a l’air un peu surpris de voir deux péons sortir d’une forêt dans un lieu désert où il n’a du croiser personne depuis deux jours. Il a une pomme dans sa main, à la vue de laquelle mon ventre fait un bruit bizarre. Une réaction se produit alors: mon cerveau est attaqué de toute part part des signaux électriques, et re-évalue alors la situation. Ce n’est pas un américain, c’est une pomme. Une pomme juteuse qui cherche son chemin, accessoirement portée par un américain. On lui indique la route à prendre et on se pose sur une table.

On mange en face du lac (couscous, moutarde) et on médite sur la suite. Je décide d’aller vers la cascade pendant que Faltad avance dans l’écriture de son carnet. Je dois faire assez vite si on veut espérer faire quelque chose de notre journée (il est déjà 13h quand je pars). Il fait toujours aussi beau qu’hier, il y a quelques framboises sur les talus qui bordent le chemin, elles ne font pas long feu. J’arrive au niveau d’un parking désert avec quelques tables, et un comptoir qui doit être assailli l’été par des gamins norvégiens mangeurs de glaces. Mais là, c’est vide, personne. Un panneau indique la direction à prendre pour accéder à la cascade, il faut monter à travers un sous-bois. Après une demi-heure de marche, je recroise l’américain sans sa pomme, avec qui je discute. Apparement la compagnie électrique a coupé la cascade et il n’y a pas grand chose à voir, du coup je redescends avec lui et on a une discussion intéressante sur la vie, l’univers, et le reste. C’est un retraité qui voyage plusieurs fois par an, il est parti d’Oslo en voiture, a été au delà du cercle polaire, et apparement déçu du grand nord, a décidé de regagner la route qui longe les Fjords un peu plus à l’ouest.

De retour avec Faltad, on tourne en rond pendant une heure avant de se décider à faire du stop en vue d’Eresfjord, qui est a une trentaine de kilomètres de là où on est. Il y a quelque chose comme une voiture toute les demi-heures, et on a de la chance car à la deuxième, on embarque avec un norvégien du coin qui nous apprend qu’à Eresfjord, il y a un magasin (une once d’espoir renait, chocolat, bière, tout ça). Il a un accent assez marrant, il entrecoupe toutes ses phrases de Ja ja ja. Il nous apprend qu’un Musk Ox (ça se prononce en fait mosskoux) a quitté le parc de Dovrefjell, et a été shooté par les habitants du village. On déconne pas avec les pokémons par ici Ja ja ja. On parle de basejump (les collines du coin sont réputées pour) ainsi que de Chamonix où il passe parfois ses vacances. Il nous dépose à 3 kilomètres du magasin en refusant poliment l’argent qu’on lui propose.

12 Septembre 2013, quelque part en Norvège, à proximité d’Eresfjord. Dans 45 minutes, le seul magasin des environs fermera ses portes. Trois kilomètres séparent nos deux intrépides héros de ce lieu magique où poussent des forêts de chocolat. S’engage alors le contre la montre de leur vie, leur équilibre mental en dépend. Je crois qu’on a jamais marché aussi vite car on y est en 20 minutes. C’est la délivrance. On rentre dans le magasin, sentiment de déjà vu: on transpire de partout, on sème de la terre, on parle français, on porte des regards furtifs sur tout ce qui peut se manger. Bref, on est louches, et les gens nous regardent bizarrement. Liste de courses: saucisses, cacahuètes, ketchup, sauce inconnue, coca, chips, pain, pain, cookies, cookies, cookies, chocolat, chocolat, chocolat, chocolat. La canette de bière la moins chère en magasin étant à 6 euros, on préfère prendre encore plus de chocolat à la place.

C’est difficile de décrire ce que l’on ressent lorsque l’on mange du pain frais garni de cacahuètes et de chocolat après quelques journées à gargouiller et à maudir l’humanité en mastiquant du couscous. C’est trop bien, vraiment. On pose la tente pas loin de la rivière Eira qui traverse Eresjford, et on finit cette belle journée en grillant des saucisses au bord de l’eau, avant de s’endormir, rassasiés.

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